Par Antoine Printz
Jeudi passée, la presse européenne soulignait la remontée des prix du gaz, repassés au-dessus de la barre symbolique des 40 euros — un niveau qui n’avait plus été atteint depuis plusieurs mois. Si l’on reste encore loin des sommets observés lors de la crise des prix de l’énergie, cette hausse interroge : s’agit-il d’un simple épisode conjoncturel ou du signal d’une tension plus durable sur les prix ? Pour répondre à cette question, encore faut-il comprendre ce que recouvre exactement ce chiffre et par quels mécanismes il peut, ou non, se traduire dans les factures.
1 Une hausse soudaine du prix du gaz
Il y a deux mois à peine, la presse soulignait le niveau inhabituellement bas des prix du gaz. Quelques semaines plus tard, le ton a radicalement changé. Les titres évoquent désormais, depuis ce jeudi 22 janvier, une hausse rapide, voire spectaculaire : « Pourquoi le prix du gaz est en train de flamber et comment réagir[1] », « Les prix du gaz flambent à l’approche d’une nouvelle vague de froid[2] » ou encore « Énergie : hausse brutale des prix du gaz sur fond de tempête arctique aux États-Unis[3] ».
Ainsi, après avoir évolué à des niveaux particulièrement bas début novembre — autour de 28 euros le mégawattheure, un niveau qui « n’avait pas été atteint depuis avril 2024 » — les prix du gaz ont connu une remontée rapide. En l’espace de deux semaines à peine, ils ont augmenté de près de 40 %, marquant une rupture nette avec la dynamique observée jusque-là.
Ces hausses, souvent qualifiées d’impressionnantes, s’expliquent notamment par des conditions météorologiques hivernales à travers plusieurs régions du globe, qui renforcent la demande et accentuent la concurrence entre marchés. Elles s’inscrivent également dans un contexte international marqué par une forte hausse du prix du gaz naturel aux États-Unis, elle-même alimentée par une demande soutenue de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance de l’Asie, l’un de ses principaux clients. Cette dynamique intervient alors que les stocks européens apparaissent fragilisés, « déjà bien en dessous des normes saisonnières (-13 % par rapport à la moyenne 2016-2025)[4] ».
De quoi s’inquiéter pour autant ? Comme le note Bernard Padoan dans Le Soir du 22 janvier,
Sur le marché de Rotterdam, le MWh de Dutch TTF – la référence sur le marché européen – a grimpé de 50 % depuis le 8 janvier dernier, passant de 27,7 euros à près de 42 euros en cours de séance ce jeudi. Les prix ont retrouvé leur niveau de la fin du mois de juin 2025, certes à distance encore très respectable du record établi à 340 euros/MWh en octobre 2022, dans les premiers mois de la guerre en Ukraine.[5]
À ce stade, la prudence reste de mise. Si la hausse observée est rapide, elle ne permet pas encore de trancher quant à son caractère durable. Les marchés du gaz sont en effet particulièrement sensibles aux signaux de court terme, qu’il s’agisse de la météo, de l’état des stocks ou des flux internationaux.
2 Évolution des indices journaliers
La hausse observée concerne en effet avant tout les valeurs journalières de l’indice de référence. Or, dans la plupart des contrats, cet indice n’est pas utilisé tel quel pour déterminer le prix du gaz payé par les consommateurs. Il entre dans le calcul du prix final sous la forme d’un indice mensuel, construit à partir de la moyenne des cotations observées sur une période donnée. Ce mode de calcul introduit un effet de lissage : les variations ponctuelles, même marquées, ne se répercutent pas immédiatement ni intégralement sur les prix facturés. Autrement dit, une hausse rapide sur quelques jours peut attirer l’attention et alimenter les inquiétudes, sans pour autant suffire, à elle seule, à modifier durablement le niveau des prix pour les ménages.
Il faudra donc suivre l’évolution de l’indice dans les jours à venir pour évaluer la portée de la hausse actuelle. Si la météo peut sembler relever d’un facteur conjoncturel, son impact est d’autant plus marqué qu’il n’avait pas été pleinement anticipé par les marchés, qui misaient encore récemment sur une poursuite de la baisse des prix du gaz. Cette mauvaise anticipation a contraint de nombreux acteurs à ajuster rapidement leurs positions, notamment via l’achat de contrats à terme.
Dans ce contexte, une concurrence accrue s’est installée entre les grands marchés du gaz. Cette situation fragilise particulièrement l’Europe, dont les niveaux de stockage sont inhabituellement bas pour la saison. Depuis la réduction des flux gaziers russes, le continent dépend en effet davantage des importations de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance des États-Unis, ce qui le rend plus sensible à toute tension sur le marché nord-américain.
De ce point de vue, les perspectives météorologiques à court terme restent préoccupantes : de nouvelles baisses de température pourraient encore peser sur des stocks déjà inférieurs aux normes saisonnières, « l’air glacial de Sibérie devrait balayer le continent, faisant grimper la demande en chauffage et intensifiant potentiellement la concurrence mondiale pour les cargaisons de GNL[6] ».
3 Tendances à long terme
Malgré ces variations récentes, les prix du gaz restent pour l’instant bien en deçà des niveaux observés lors de la crise énergétique de 2022. À l’époque, ils avaient atteint près de 340 euros par mégawattheure, contre seulement 36,5 euros ce vendredi après-midi : rien à voir avec les records passés.

Evolution du prix du TTF entre janvier 2020 et décembre 2025 (€/MWh)[7]
Il est difficile de prédire combien de temps durera cette hausse ni jusqu’où elle pourrait s’étendre, mais une stabilisation, voire une baisse, reste possible. Comme le souligne encore Bernard Padoan :
Après l’épisode de froid, on peut espérer que le retour à des températures plus clémentes permettra de faire redescendre les cours. Sur le plus long terme, les analystes s’attendent à une détente des prix, dès lors que plusieurs infrastructures de liquéfaction devraient entrer en service aux Etats-Unis dans le courant de cette année, contribuant à maintenir un bon approvisionnement mondial.[8]
Conclusion
En définitive, la récente hausse des prix du gaz attire l’attention par sa rapidité et son amplitude, mais elle s’inscrit dans un contexte encore très éloigné des records de la crise énergétique de 2022. Les tensions observées reflètent avant tout des facteurs conjoncturels — conditions météorologiques exceptionnelles, ajustements rapides des marchés, stocks européens fragilisés et concurrence internationale pour le GNL — dont l’effet sur les factures des consommateurs reste modéré grâce au lissage des indices. Si l’évolution des prochains jours sera déterminante pour évaluer la durabilité de cette hausse, il est possible d’espérer une stabilisation, voire un recul, lorsque les températures se feront plus clémentes et que de nouvelles infrastructures de liquéfaction entreront en service aux États-Unis.
Il n’en reste pas moins que ce niveau de prix, même s’il ne devait pas se maintenir longtemps, risque de compliquer encore l’accès au gaz pour de nombreux ménages. Dans un contexte où la précarité énergétique reste élevée, avec des foyers déjà contraints dans leur consommation et peu de marge pour absorber une hausse, chaque augmentation, même temporaire, peut peser lourd, en particulier durant les mois d’hiver, lorsque la consommation de gaz est la plus élevée. Il convient donc de suivre de près l’évolution des prix.
[1] https://www.rtbf.be/article/le-gaz-flambe-sur-les-marches-de-gros-faut-il-s-en-inquieter-et-changer-son-contrat-11665724
[2] https://www.lecho.be/les-marches/actu/general/les-prix-du-gaz-flambent-a-l-approche-d-une-nouvelle-vague-de-froid/10645203.html
[3] https://www.lesoir.be/724032/article/2026-01-22/energie-hausse-brutale-des-prix-du-gaz-sur-fond-de-tempete-arctique-aux-etats
[4] https://www.connaissancedesenergies.org/afp/le-prix-du-gaz-europeen-au-plus-haut-depuis-juin-dernier-cause-du-froid-260122
[5] https://www.lesoir.be/724032/article/2026-01-22/energie-hausse-brutale-des-prix-du-gaz-sur-fond-de-tempete-arctique-aux-etats
[6] https://www.lecho.be/les-marches/actu/general/pourquoi-les-prix-du-gaz-se-sont-soudainement-envoles-cette-semaine/10644383.html
[7] https://www.elexys.be/fr/insights/eex-ttf-gaz-spot
[8] https://www.lesoir.be/724032/article/2026-01-22/energie-hausse-brutale-des-prix-du-gaz-sur-fond-de-tempete-arctique-aux-etats